Portrait

L'inspecteur Guacamol
surpris par le flash

AVERTISSEMENT

Vous venez de débarquer sur le blog de l'inspecteur Guacamol. Il ne s'agit pas d'une plaisanterie, alors faites-moi le plaisir de ravaler votre petit sourire narquois. Guacamol est un dur, un vrai, un type qui a roulé sa bosse et qui pourrait en remontrer à tous les Derrick de la terre. C'est clair ?

Milena, prenant alors appui de ses deux mains sur le bureau, se penche dangereusement en avant, compressant ce faisant entre ses deux bras son opulente poitrine qui manque pour le coup de sortir de ses gonds, sous les yeux de Guacamol, pour leur part au bord de l'excavation.

"Si nous allions nous coucher ?" susurre la jeune fille avec une lenteur étudiée qui pourrait sous-entendre un embarquement imminent pour cythère en classe affaire.

"Sapristi ! s'exclame l'inspecteur en jetant un oeil -qui s'était entre-temps excavé définitivement - sur sa montre : déjà 3 heures ! Vous avez bien mérité quelques heures de sommeil, Miléna. Rentrez chez vous, on se retrouve au bureau à 8 heures, 8 heures 2.

Alors que la secrétaire s'apprête à passer la porte d'une démarche lasse, l’inspecteur la rappelle :

- Miléna... Milèna ? Miléna ! C'était ça votre idée ? "Aller se coucher" ?

- Oui, inspecteur.

- Ca n'avait donc rien à voir avec le dossier Bruckner, n'est-ce pas ? Je veux dire... enfin, vous allez me dire si je me trompe mais... le fait d'aller dormir ne constitue pas une éventuelle solution à la résolution de cette affaire ? Si ?

Miléna revient sur ses pas et s'affale sur la chaise disposée perpendiculairement au bureau de Guacamol, de telle sorte qu'elle lui fait à présent face, ce qui est beaucoup plus pratique pour discuter.

- Inspecteur... vous ne connaissez rien de moi, rien de ma vie...

- Je...

- Ne dites pas "je" avec trois petits points, c'est ridicule, et écoutez-moi plutôt.

Miléna, les yeux mi-clos mais cependant dans le vague, s'exprime d'une voix lasse, comme usée prématurément par les vicissitudes de l'existence.

- J'ai passé mes vingt premières années en Ukraine, dans la banlieue de Bilhorod-Dnistrovskyï, à un jet de pierre d'Odessa, où j'ai été élevée par ma grand-mère, dans une petite cahute de bois ouverte à tous les vents : celui du sud, qui passait rarement, celui de l'ouest, parfois, celui de l'est de temps en temps, mais surtout celui du nord, qui vient s'écarteler. Je n'ai pas connu mon père, qui était alcoolique à Kiev, et qui frappait ma mère, que je n'ai pas connue non plus, vu qu'elle habitait avec mon père. Et je me souviens très bien... oui, comme si c'était hier... je me souviens très bien de ce que me disait ma grand-mère, le soir, au moment d'aller se coucher, et qu'il fallait briser les draps congelés à la masse avant que de pouvoir enfin se glisser entre eux. J'étais comme tous les enfants, inspecteur et je me demandais, tout comme eux, pour quelle raison il fallait aller se coucher chaque soir au risque de se faire amputer d'un membre le lendemain matin, alors qu'il y avait tant de belles choses à faire dehors comme embrasser des garçons ou torturer un clochard. Face à mes protestations, ma grand-mère m'adressait un sourire bourré de tendresse, et elle me répétait chaque soir - et ça, je ne l'oublierai jamais, inspecteur - elle me disait : "La nuit porte conseil".

Miléna allume une cigarette tandis que Guacamol l'observe en silence, tout en opinant du chef d'un air appréciateur.

"Ma parole, j'ai la berlue où cette fille est en train d'essayer de me draguer ?" pense-t-il en continuant d'opiner machinalement.

- C’est une bien belle leçon de vie que vous nous donnez là, Miléna. Et Bilhorod-Dnistrovskyï doit être une bien jolie petite bourgade. Et comme j'aurai aimé rencontre votre grand-mère. Comment s'appelait-elle déjà ?

- N'y pensez même pas, elle a été dévorée par des loups en rentrant du marché. Bon, c’est pas le tout, inspecteur, mais je suis complètement fracassée, alors je vais aller mettre la viande dans le torchon et je vous dis à tout à l'heure.

Une fois seul, Guacamol se confectionne un lit de fortune sur son bureau, se servant du pot à crayon comme d'un oreiller. Mais la phrase de la grand-mère de Miléna tourne et tourne encore dans sa tête jusqu'à l'obsession, et les première lueurs du jour qui filtrent à travers ses vitres peintes le surprennent au petit matin, un stylo bic et trois trombones plantés dans les fesses.


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Une fois de retour à l'hôtel de police, Miléna entreprend de préparer des spaghettis carbonara dans la bouilloire du service. Tandis qu'elle cherche dans les tiroirs de son bureau ce qui pourrait bien faire office de lardon, Guacamol s'installe derrière le sien et allume une cigarette mentholée de marque américaine, mais probablement fabriquée en Tunisie avec le reste de vieux mégots récupérés sur les trottoirs. Il observe l'acre fumée monter au plafond et aussitôt attaquer les peintures. Le plafonnier est sur le point de céder lorsque Parisi entre dans la pièce :

- Patron, les gens du quartier nous téléphonent pour se plaindre. Un habitant qui n'a pas voulu laisser son nom prétend que vous avez un ragondin crevé enfermé dans l'un de vos placards. L'odeur a envahi le pâté de maison et menace de s'étendre sur toute la ville. Plusieurs personnes âgées ont d'ores et déjà été hospitalisées, et trois femmes enceintes ont accouché avant terme.

- Ca va, ca va, réponds Guacamol irrité, je l'écrase, inutile de me refourguer vos balivernes à chaque fois.

Tout en vissant rageusement sa cigarette dans le cendrier en rotin que lui avait fabriqué son ex-femme lors d'un séjour en ashram de 1976, l'inspecteur note dans un coin de sa tête pas trop éloigné : "envisager un de ces jours d'arrêter de fumer entre chaque cigarette".

Par la fenêtre du bureau, on aperçoit la nuit, noire, vraiment noire, à tel point qu'on a l'impression qu'on a peint les vitres d'une peinture absolument opaque et mate.

- C'est prêt, inspecteur, s'écrie joyeusement Miléna, la bouilloire pleine de pâtes entre ses mains graciles, à propos, ça ne vous gêne pas trop la peinture absolument opaque et mate sur vos fenêtres ?

- Ne dites pas n'importe quoi. Vous voyez bien qu'il fait nuit, répond Guacamol sur un ton agacé. 

- Vous, vous n'avez pas l'air dans votre assiette, dit Miléna d'une voix détachée tout en versant une généreuse portion de pâte dans le mug du policier.

- Comme par hasard il n'y a pas un seul lardon dans ma portion, grogne Guacamol les mâchoires serrées,  ...et qui c'est qui va tous les récupérer, hein ?

- Dites-moi plutôt ce qui vous tracasse...

- J'ai un mauvais pressentiment sur le dossier Bruckner, j'ai peur qu'il lui soit arrivé quelque chose de sérieux.

- Je voulais dire : ce qui vous tracasse vraiment...

- Eh bien... pourquoi les lardons ne se répartissent-ils jamais de façon homogène dans la carbonara ? C'est un truc que je n'arrive décidément pas à piger, et ça me rend malade ! Je suis rarement grossier mais : merde !

- Inspecteur, il faut parfois accepter de ne pas tout comprendre pour continuer à avancer sur le long chemin de la vie, sans se retrouver à faire du stop comme un idiot avec un jerrycan vide dans les mains.

Le regard de l'inspecteur se teinte alors d'une douce brume vaporeuse au parfum d'antan.

- Je vois ce que vous voulez dire, Miléna. J'ai déjà vécu ce genre d'expérience, et tout ce que je peux vous dire, c'est que c'est encore pire quand il pleut.  

- Oh ! J'ai une idée, inspecteur !

- Vous n'êtes pas payée pour ça, mais dites toujours...

 


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